Cet article met des mots scientifiques sur ce qui est au cœur du TSPT complexe (TSPT-C) mais dont on ne parle presque jamais dans les soins : la honte. Mais il faut aller plus loin : il n’existe pas une honte mais des hontes. Pas la culpabilité (« j’ai fait quelque chose de mal »), mais ces hontes profondes qui font dire « je suis quelqu’un de mauvais », « je suis sale », « je ne vaux rien », « je suis irréparable ». Dans mon propre parcours ces hontes sont omniprésentes. Elles colorent chaque interaction, chaque regard sur soi, chaque tentative de reconstruction. Mais elles restent largement invisibles dans les dispositifs de prévention du suicide en France. On nous demande si on a « des idées noires », si on a « un plan », mais on ne nous demande jamais : « Est-ce que vous avez honte de ce qui vous est arrivé ? » Cette recherche valide le fait que les pensées suicidaires dans le TSPT-C ne sont pas une « faiblesse morale ». Quand on vit avec un TSPT-C, avoir des idées suicidaires peut générer encore plus de honte. Ce cercle vicieux est ce que décrit l’article : la honte alimente les pensées suicidaires, qui alimentent encore plus de honte. Savoir que ce mécanisme est documenté scientifiquement peut être libérateur. Cela aide à normaliser ces pensées et à chercher de l’aide sans crainte de jugement.

L’étude montre que le lien entre TSPT-C et pensées suicidaires n’est pas automatique. Il dépend fortement de la honte et de la dépression. Cela veut dire qu’il y a des leviers d’action concrets. Mais pour agir, il faut comprendre que ces hontes sont multiples. Il y a les hontes externes produites directement par la société ou par l’interprétation de ce qu’on pense que les autres pensent de nous, et celles liées à notre éducation. Il y a la honte face à la justice quand on ne ressemble pas à la « victime idéale », quand on n’est pas en capacité de se souvenir de tout. Il y a la honte de l’étiquette psychiatrique. Il y a la honte de ressentir de la haine et de la colère envers l’agresseur (alors que c’est légitime), la honte d’avoir éprouvé de « l’amour » pour lui, la honte de ne pas « passer à autre chose ». Il y a la honte du handicap psychique. Et il y a ces hontes qui empêchent le rétablissement : cacher certains aspects du trauma trop affreux maintient la honte en place et empêche le soin. Ne pas trouver de « pont » avec l’autre car nos vécus sont trop atypiques, « extraordinaires » crée encore de la honte. J’ai sélectionné cet article parce qu’il aborde un tabou. Dans les espaces de soin que j’ai fréquentés, on parle beaucoup de flashbacks, d’hypervigilance, de dissociation, mais peu de ces hontes qui rongent de l’intérieur.

La culture du « ça va aller » et de la « résilience individuelle » rend difficile de nommer ces hontes profondes. On est censé·e « s’en sortir », « avancer », « positiver ». Reconnaître qu’on se sent « sale » ou « indigne » est perçu comme une défaillance personnelle plutôt que comme une conséquence normale de violences subies. Cet article donne une légitimité scientifique à ces émotions et les désigne comme un facteur de risque suicidaire majeur. C’est un enjeu de santé publique. Pour les personnes qui vivent avec ces hontes au quotidien, savoir qu’elles sont reconnues scientifiquement, qu’elles ont des noms (au pluriel), c’est fondamental. Cela permet de sortir de l’isolement et de comprendre que ce qu’on vit est une réponse normale à des violences anormales. Cette recherche peut aider à revendiquer des soins qui intègrent le travail sur les différentes hontes. Enfin, cet article porte un message politique : la honte n’est pas qu’un problème individuel. Elle est produite par les violences subies, mais aussi par le stigmate social, le silence, les discriminations structurelles, les institutions qui ajoutent de la honte à la honte. Réduire la honte, c’est aussi lutter collectivement contre les violences et les discriminations qui la produisent. La prévention du suicide ne peut pas se limiter à des numéros d’urgence : elle passe par la reconnaissance sociale des violences, la lutte contre le stigmate, l’accès à des soins dignes, et la justice sociale.

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